Pendant le confinement, les multinationales du tabac affichent une santé insolente

Philippe Coy, président de la Confédération des Buralistes, vient d’annoncer que le confinement se traduisait par une hausse des ventes de tabac, avec un chiffre qui, dans certaines régions, pouvait atteindre les +30 %. Cette information est corroborée par la Douane qui a communiqué les chiffres du tabac en France pour le 1er trimestre 2020, à comparer avec ceux du 1er trimestre 2019. Ces chiffres permettent de constater une hausse en valeur du marché du tabac de 5,6 %, dont une hausse de la valeur du marché du tabac à rouler de 15,4 %.

Le secteur du tabac est l’un des rares gagnants de la crise

Alors qu’en plein confinement, tous les secteurs d’activité, à l’exception de celui de l’agroalimentaire, affichent morosité, voire profonde inquiétude, le secteur du tabac résiste très bien aux difficultés économiques subies par les autres secteurs d’activité.

Les buralistes connaissent une hausse de leur chiffre d’affaires. Les quatre grandes multinationales du tabac, qui se partagent plus de 99 % du marché français — près de 2 milliards d’euros annuels —, bénéficient aussi à plein de cette hausse de la valeur du marché du tabac. En effet, le gouvernement n’a pas souhaité les priver du bénéfice financier de la hausse des prix du tabac, car cette hausse n’alimente pas le budget de l’Etat, mais celui des producteurs de tabac. Elle constitue une aubaine pour les multinationales qui, si elles écouleront une quantité moindre de produits, feront plus de bénéfices. La baisse de volume des produits vendus dans le marché légitime pourrait être compensée par les volumes vendus au marché noir, composé pour l’essentiel de produits authentiques.

Les mesures restrictives, entrées en vigueur le 17 mars, n’ont pas impacté les multinationales du tabac. En effet, les bureaux de tabac ont été considérés comme faisant partie des commerces de « première nécessité ». Des politiques différentes ont été menées dans d’autres pays, à l’instar de l’Inde, de l’Afrique du Sud ou du Botswana, au sein desquels la vente de tabac a été prohibée pendant le confinement. D’autres États ont limité la vente de produits à risque pour la santé afin de protéger leurs infrastructures de santé et s’assurer que l’accès aux soins ne soit pas congestionné par des affections non liées au COVID-19. Une décision intéressante, d’autant que la littérature scientifique s’accorde désormais pour affirmer que les fumeurs, quand ils sont touchés, développent des formes plus sévères de la maladie.

Le tabagisme reste un fléau bien plus mortel que le Covid-19 : chaque année, 7 millions de fumeurs meurent prématurément dans le monde selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Un chiffre auquel il convient d’ajouter 1 million de non-fumeurs qui décèdent du tabagisme passif, soit environ 12 % des décès globaux liés au tabac.

On pourrait rétorquer qu’un sevrage brutal aurait été risqué. En revanche, cette affirmation ne vaut que pour les « gros fumeurs ». La fermeture des bureaux de tabac aurait pu être une vraie opportunité d’arrêt pour les fumeurs occasionnels, ou fumeurs mondains, les lieux de convivialité et soirées entre amis étant interdits. Les familles des fumeurs confinés, notamment les enfants, pourraient être les principales victimes du tabagisme passif, qui semble croître pendant cette période.

Traiter le tabagisme comme une pandémie

Le coût du tabagisme est également supérieur à celui du Covid-19. En France, on estime aujourd’hui que le coût pour les finances publiques va être a minima de 120 milliards d’euros. Largement empruntée sur les marchés financiers, cette somme va alourdir la dette publique à hauteur de 115 % du PIB et imposera, à terme, sinon une hausse des impôts une réduction massive des dépenses publiques. Le coût social du tabac, quant à lui, est aussi estimé à 120 milliards d’euros, selon les calculs réalisés en 2015 par l’économiste Pierre Kopp.

Si le tabac tue 20 fois plus que le Covid-19 – des fumeurs comme des non-fumeurs – et que son coût est supporté par l’ensemble de la société, il pourrait être intéressant de le traiter comme une vraie pandémie. L’OMS considère que la consommation de tabac, en plus de constituer un facteur de risque pour le COVID-19, constitue un facteur d’aggravation de la pandémie en augmentant sa contagiosité à travers une plus puissante diffusion des projections virales. Ce sont les conclusions d’une étude menée par le Comité national contre le tabagisme qui affirme que les nuages de fumée et de vape sont détectables jusqu’à 10 mètres de distance.

Des solutions contre le tabagisme déjà connues et partiellement éprouvées

La mise en œuvre d’une politique très volontariste contre la propagation du Covid-19 montre que les États ont la capacité de lutter contre une pandémie. Les solutions contre le tabagisme sont d’ores et déjà connues et aisées à mettre en œuvre, la littérature scientifique sur le sujet étant bien documentée.

Le premier niveau d’action est l’interdiction de toute publicité et le conditionnement de tous les produits du tabac, y compris les cigarettes électroniques et les produits de tabac chauffé (Iqos, Glo), en paquets neutres. Cela implique également l’interdiction du financement de campagnes électorales et de la vie politique ou encore du sponsoring politique ou sportif afin de protéger les pouvoirs publics de l’influence prégnante des industriels du tabac. Le second niveau d’action repose sur une politique de hausse des prix répétée et massive afin de limiter la consommation chez les jeunes et les populations les plus précaires, particulièrement perméables au tabagisme. Enfin, une lutte stricte contre le commerce parallèle, dont il est aujourd’hui prouvé qu’il est en grande partie réalisé avec l’assentiment des industriels, est nécessaire avec l’application stricte du Protocole de l’OMS « pour éliminer le commerce illicite de tabac ».

Emmanuel Macron a déclaré que nous étions « en guerre » contre le Covid-19. Demain, à Bruxelles lors de la révision de la Directive Tabac, ou à l’OMS lors de l’actualisation de la Convention Cadre de Lutte Anti-Tabac, il semble nécessaire de mener une politique tout aussi volontariste contre le tabagisme par une politique globale et résolument indépendante des intérêts sectoriels des industriels. Contrairement au Covid-19, les solutions à apporter pour traiter cette pandémie globale sont très largement documentées et leur efficacité a été éprouvée.

 

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